
Difficultés sexuelles postnatales : le point de vue d’une gynécologue sexologue.
Caroll Gilson
INTRODUCTION
Étant gynécologue-obstétricienne depuis plus de 25 ans et ayant accouché des centaines voire des milliers de patientes, j’ai souvent été frappé par l’absence de
reprise d’activité sexuelle chez certaines jeunes mères. Je ne parle pas du délai classique du post-partum (6 semaines après l’accouchement) mais bien de période
très longue, de six mois à un an, en dehors de tout épisode de dépression du postpartum.
La période entre l’accouchement et le premier anniversaire de la naissance de l’enfant, s’accompagne de nombreuses adaptations pour les nouveaux parents, que ce soit sur le plan physique, psychologique, relationnel ou social. Il s’agit d’un véritable tsunami pour chacun des parents. Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants…
Pas si simple ! Dans différentes cultures, la période du post-partum s’accompagne d’une abstinence sexuelle plus ou moins longue liée aux traditions et aux religions. Dans la culture occidentale, le tabou autour de la sexualité périnatale est encore présent. C’est souvent le médecin qui donnera le feu vert. Les professionnels de la santé autour de la naissance ne sont que rarement formés en sexologie et aussi gênés que leurs patients d’aborder ce sujet en consultation. Les conjoints sont rarement présents lors de la visite du post-partum. Les questions restent souvent tues ou sans réponse.
L’appréhension et les doutes empêchent alors une reprise de la sexualité dans des conditions optimales. Et c’est souvent le départ d’un cercle vicieux que les
sexologues connaissent bien dans la thématique de la baisse de désir par manque d’anticipation positive. Or de nos jours l’épanouissement sexuel fait partie des
exigences d’un couple. A l’époque de nos grands-parents, le mariage se basait uniquement sur une alliance familiale. Le lien matrimonial n’était absolument pas lié au bien-être sexuel. La question de la sexualité postnatale est donc relativement neuve.
A l’échelle de ma pratique médicale, je me suis rapidement rendu compte que le problème concernait plus d’un tiers des couples d’amants devenus jeunes parents. Il y a 15 ans, j’ai donc décidé de me former en sexologie clinique pour pouvoir mieux aider ces couples de jeunes parents à retrouver une connexion intime le plus rapidement possible.
Il est évident qu’un couple fort et proche traversera les épreuves de la parentalité avec plus d’aisance que celui qui s’est perdu en chemin. Côtoyant ainsi depuis des années des jeunes couples, j’ai eu l’occasion de partager avec eux des moments forts durant cette période si particulière où chaque membre du couple
parental doit se redéfinir, comme femme/homme, mère/père, fille/fils. Les aider à retrouver le chemin d’une sexualité vivante est pour moi une priorité.
J’aborderai ici uniquement les aspects physiologiques et médicaux qui influencent la reprise des activités sexuelles après une naissance, laissant mes collègues sexologues étudier les autres aspects, tout aussi importants, dans les articles contenus dans cette revue, mais je le ferai avec ma double casquette de gynécologue sexologue. Je n’envisagerai que ce qui concerne les couples hétérosexuels cisgenre.
En effet je n’ai trouvé aucune littérature parlant des difficultés sexuelles chez les couples homosexuels féminins ( ou masculin) devenus parents. Dans ma pratique d’obstétricienne, j’ai côtoyé et accouché de nombreuses femmes au sein de couple homosexuel et j’ai pu constater qu’elles ne rencontrent pas ou peu de difficultés sexuelles. Sans doute que la communication et l’empathie entre elles les aident à passer le cap, mais surtout la pratique d’une sexualité peu ou pas pénétrative leur permet de garder un contact intime et un partage émotionnel si important durant cette période d’adaptation compliquée.
Quelques chiffres :
Il y a encore une vingtaine d’années, il n’existait aucune étude scientifique concernant la santé sexuelle postnatale. Heureusement, Géraldine Barret (1) a comblé
cette lacune avec une première étude qui a ouvert le champ à bien d’autres depuis. Elle a étudié 500 jeunes mères pendant un an et a montré que près de la moitié de celles-ci souffraient encore de dyspareunie six mois après l’accouchement et que s’étaient majoritairement les mères allaitantes. 83% des jeunes mères expérimentaient des dyspareunies durant les trois premiers mois mais elles étaient 89 % à avoir repris une activité sexuelle après 6 mois (avec ou sans douleur, l’étude ne le dit pas).
Beaucoup de jeunes mères me disent en consultation avoir repris les rapports sexuels avec pénétration malgré des douleurs persistantes car elles culpabilisent de ne pas donner satisfaction à leurs compagnons. Et on connaît tous les effets désastreux de ce genre d’attitude sur le désir sexuel féminin. La plupart des études montrent, par ailleurs, une raréfaction des rapports sexuels, de l’ordre d’un ou deux rapports sexuels par mois, durant la première année postnatale. L’inactivité sexuelle étant ellemême une cause d’inhibition du désir. Cela peut encore être le cas quatre ans après la naissance (5).
Certains parents sont très peu préparés aux changements du désir et de la satisfaction sexuelle accompagnant l’arrivée d’un enfant. Ils sont donc incapables
d’y faire face ou même de demander de l’aide à des professionnels. Dans l’étude de G. Barret, seulement 15% des jeunes mères avaient parlé de leurs difficultés sexuelles auprès d’un professionnel de la santé.
Une étude a montré que cette satisfaction sexuelle n’est pas spécialement plus diminuée par l’arrivée d’un nouvel enfant. Et même, au contraire, les couples qui
n’ont pas de nouvel enfant ont une satisfaction sexuelle moindre que ceux qui agrandissent leur famille. La satisfaction sexuelle retrouvée après la naissance du
premier enfant peut mener au désir d’en avoir d’autres, ce qui n’est pas le cas dans les couples qui restent avec un seul enfant.
La plainte la plus importante de ces couples avec un seul enfant est la fatigue qui est l’excuse à la faible fréquence des rapports sexuels. On s’attendrait donc à ce que les parents qui ont plus d’un enfant soient plus fatigués et donc aient encore moins d’activité sexuelle. Or c’est bien le contraire. On voit donc que certains couples sont mieux armés que d’autres afin de préserver leur épanouissement sexuel.
Ahlborg, en Scandinavie, a mené une étude sur 800 femmes qui montre bien que la venue d’un enfant en plus ne change pas la fréquence des rapports sexuels du couple. Ce même auteur a mené une autre étude qui montre que le bébé est le centre de toutes les attentions des couples parentaux, mais qu’il y a deux catégories de couple.
La première dans laquelle l’enfant est le centre d’intérêt mutuel du couple, les deux parents étant impliqués, et une seconde catégorie où le bébé est le centre d’intérêt exclusif de la mère avec un père qui se sent rejeté et mis à l’écart émotionnellement (2). Cela va affecter la parentalité mais mettra aussi sérieusement en péril la relation et la santé familiale. Le taux du divorce alors que l’enfant est encore en âge préscolaire en Suède atteignait les 16 % en 2000 avec un taux maximal aux 18 mois de l’enfant. Et on sait que ces taux sont en nette progression partout dans notre monde occidental.
Une étude comparative dirigée par O’Malley (3) compare les données statistiques de plusieurs études menées ces dernières années sur les causes physiologiques de la baisse du désir féminin durant la première année de leur premier enfant. En voici les conclusions : le manque de lubrification vaginale affecte 45% des femmes encore 6 mois après la naissance et 36% des femmes un an après. La dyspareunie concerne respectivement 40% et 24,5% des jeunes mères à 6 et 12 mois. Il existe une difficulté à atteindre l’orgasme chez 34% des femmes à 6 mois et encore 28% d’entre elles à un an.
On retrouve une perte d’intérêt pour la sexualité chez 53% puis 45% des jeunes mères à 6 et 12 mois. 33% des femmes à 6 mois se plaignent d’absence de décontraction du périnée (appréhension, anticipation négative de la pénétration). Elles sont encore 18 % à s’en plaindre après un an. Au contraire, 14% des jeunes mères expérimentent une certaine laxité vaginale avec perte partielle de sensation et cela ne change pas six mois plus tard. L’étude ne dit pas si elles ont bénéficié de rééducation périnéale adaptée.
Cette étude est très intéressante car la plupart des recherches n’étudient que la période postpartum de trois mois. On voit dans celle-ci que la grande majorité (89%) des jeunes mères expérimentent une baisse de libido durant ces trois mois. Voilà de quoi rassurer nos jeunes patientes. Ce qui est peu dit c’est que la baisse d’intérêt sexuel persiste plus d’un an après la naissance chez quasi la moitié des patientes.
Le problème majeur de toutes ses études, c’est qu’elles présupposent que l’absence d’activité sexuelle veut dire absence de pénétration vaginale. Aucune ne développe l’idée d’une sexualité non pénétrative. Ces études restent difficiles à interpréter car elles ne prennent pas en compte le côté multifactoriel de la baisse de désir.
Ainsi, la dyspareunie peut être secondaire à une séquelle de l’accouchement mais aussi due à une sécheresse vaginale, elle-même due à l’allaitement maternel. Où est la cause, où est l’effet ? Ces études scientifiques ne donnent pas non plus de renseignements psycho-sociaux-relationnels indispensables pour analyser une baisse de désir sexuel.
Tous les facteurs sont intriqués et difficilement analysables individuellement. Le thème récurrent de ces études est la discordance entre le désir des femmes et de leurs partenaires. Cette façon d’envisager la problématique est à l’origine d’un sentiment de culpabilité et d’échec qui n’arrange pas la situation de la jeune mère. Toutes les études nous éclairent de façon négative, très peu d’entre elles ne prennent les choses d’un angle positif. Il est bien dommage de constater que ces études sont très peu holistiques, intégratives.
La baisse du désir n’est vue ici que du côté médical et exclusivement féminin. N’allons surtout pas voir ce qui se passe du côté des hommes… Ah si, tout de même, j’en ai trouvé une ! Cette étude met en évidence que la perte du désir peut se trouver du côté du jeune père encore un an après la naissance. Le niveau de détresse psychologique des jeunes pères est souvent mésestimé et ignoré.
L’étude montre qu’elle est d’autant plus prévisible si le jeune père est peu entouré, mal informé et présente une vulnérabilité psychologique préalable ou que la relation conjugale elle-même est déjà pauvre avant la naissance. Toutes les causes sont circulaires, chaque étiologie retentissant les unes sur les autres
et formant un cercle vicieux. Il est donc extrêmement difficile de pratiquer une recherche vraiment objective sur cette baisse du désir chez les jeunes parents.
Une étude américaine a montré que la plus grande source de conflit responsable de la baisse de la fréquence des rapports sexuels est le partage des tâches ménagères.
Une petite étude à incorporer quelques couples homosexuels féminins. Pas assez pour être significatif mais il est intéressant de voir que le manque d’intérêt sexuel est présent mais beaucoup mieux vécu car l’empathie et la communication est meilleures entre elles. La compréhension mutuelle et la tendresse partagée entre elles permet de traverser toute cette période avec plus de facilité.
Le mode d’accouchement influence-t-il la reprise de la vie sexuelle ?
L’épisiotomie est devenue un geste banal pour les obstétriciens qui l’utilisent beaucoup. Elle permet d’agrandir l’ouverture vaginale lors de l’accouchement en
évitant des déchirures spontanées mal contrôlées et surtout de protéger les sphincters lors du passage de la tête de l’enfant. Elle est surtout utilisée en cas d’instrumentalisation (forceps et ventouse), de macrosomie fœtale ou de nécessité d’accélérer l’expulsion (souffrance fœtale par exemple).
En Belgique le taux serait de 78 % pour les accouchements de patiente primipare (premier enfant) et de 47 % pour tous les accouchements confondus par voie basse. L’OMS a qualifié l’épisiotomie de pratique trop fréquemment utilisée à tort et voudrait qu’on réduise le taux global d’épisiotomie à 20 %. Il sera difficile de transformer des pratiques apprises de génération en génération d’obstétriciens et devenues routinières.
Une chance peut être pour les futures parturientes : la spécialisation en obstétrique se féminise d’année en année. La grande majorité des nouveaux praticiens sont des femmes ! Elles seront sans doute plus à même de changer cette pratique possiblement inutile une fois sur deux. Mais sachez qu’il y a épisiotomie et épisiotomie.
Je veux dire par-là que l’on peut faire une petite épisiotomie médiane en fin d’expulsion qui sera très peu délabrante et évitera beaucoup de soucis à la jeune parturiente. Celle-ci sera peu douloureuse et cicatrisée en moins de six semaines.
Quelques rares obstétriciens pratiquent malheureusement encore un geste plus dommageable, concernant une grande épaisseur de tissu musculaire et plus à risque de toucher les tissus érectiles et nerveux. Ce genre de geste est pratiqué pour écourter la durée de l’expulsion et est posé bien avant que le périnée soit distendu par la tête du fœtus. Quoiqu’il en soit, l’épisiotomie ou les déchirures vulvo-vaginales sont, en général, invisibles après six semaines et ne sont que rarement le siège de douleur à long terme.
Mais les fausses croyances à propos des épisiotomies (et je n’aborde même pas ici la cohorte des idées véhiculées par ce que l’on nomme aujourd’hui « les violences obstétricales ») ont fait leur travail dans le psychisme des jeunes accouchées. Certaines patientes souffrent et trouvent que leur sexe est définitivement modifié. Il est vrai que, quelque fois, la suture est le siège d’infection ou de lâchage mais les traitements sont efficaces et sans séquelle. Le sexe de la femme est modifié par l’accouchement par voie basse mais ce ne sera pas la cause de douleur. Ce sera plutôt un manque de sensation par distension
des muscles du périnée.
D’où l’importance de la rééducation périnéale. Celle-ci pourra être pour certaines une révélation, une occasion de mieux connaitre leur sexe. Ainsi, il n’y a pas plus de dyspareunie s’il y a épisiotomie ou pas. En effet, une étude (4) a montré que peu importe le type d’accouchement (voie basse avec ou sans déchirure ou épisiotomie ou césarienne), les dyspareunies étaient présentes.
Elles sont même présentes dans la cohorte des femmes césarisées autant que les autres ! On voit donc que la cause de la dyspareunie est plus la peur et l’anticipation d’une éventuelle douleur et/ou l’absence de lubrification par absence d’excitation ou climat hormonal lié à l’allaitement. La peur prend toute la place et ne permet pas l’émergence du désir. L’important, je pense, c’est que le personnel soignant lors de la visite du post-partum rassure la patiente.
Une simple phrase comme : « tout est revenu à la normal, Madame » peut faire des miracles. Et si ce n’est pas le cas, un traitement local doit être proposé. Je n’ai pas trouvé d’étude parlant d’une baisse de désir en lien avec un changement d’image corporelle au niveau vulvo-vaginale. Elle est pourtant pour moi, aux vues de mon expérience clinique, extrêmement fréquente.
Une seule d’entre elle parle de la difficulté d’accepter le délabrement vaginal après un accouchement traumatique ayant nécessité une instrumentalisation (forceps, ventouse). La plupart des études montrent un faible taux de plaisir vaginal chez les jeunes mères durant toute la première année post-accouchement. Mais il n’y a pas de données sur l’influence de la rééducation périnéale.
Aucune ne s’intéresse au plaisir non pénétratif.
L’allaitement
Les œstrogènes et la progestérone chutent drastiquement après l’accouchement. Le retour de couches, avec l’apparition des premières règles, signe le retour a un climat hormonal de cycle menstruel classique. Il apparait après six à huit semaines si la jeune mère n’allaite pas. Ce n’est pas le cas si elle allaite.
L’allaitement maternel est en grande partie responsable d’un manque de désir et de lubrification. Ce n’est pas très politiquement correct d’écrire cela noir sur blanc à une époque où l’allaitement maternel est plus que préconisé. J’ai moi-même allaiter mes trois enfants, chacun un an et suis une grande militante pour l’allaitement maternel.
Mais, malgré tous ses bienfaits, il est évident que l’allaitement engendre un climat hormonal tout sauf favorable à l’émergence du désir. Encore une fois tout est lié et il est bien difficile de retrouver la poule et l’œuf. Lors de l’allaitement, la sécrétion de prolactine fait chuter les œstrogènes, entre autres, et installe un climat ménopauselike.
Le désir sexuel spontané est donc très peu présent et une sécheresse vaginale s’installe. Elle peut être très invalidante chez certaines. Je conseille toujours l’emploi d’un lubrifiant à base d’oestriol et/ou d’acide hyaluronique. L’allaitement est à l’origine aussi d’un surplus de fatigue. La dépense énergétique est équivalente à celle d’un marathon quotidien !
Lors de l’orgasme féminin, la sécrétion d’ocytocine peut engendrer une contraction des canaux galactophoriques. Et voilà monsieur arrosé de lait maternel. Il y a de quoi refroidir le plus chaud des amants.
Certains pères ont du mal à érotiser des seins gorgés de lait. Et d’autres sont jaloux que le bébé leur ait volé leurs jouets préférés ! J’ai déjà vu des pères pousser leurs compagnes à arrêter l’allaitement pour des raisons peu sérieuses tellement ils avaient difficile à gérer ce conflit inconscient.
Je rencontre, par ailleurs, dans mes consultations, un grand nombre de jeunes femmes qui s’embraquent dans de longs mois d’allaitement avec le cododo. C’est un matériel de puériculture qui permet de dormir avec bébé dans son lit. Il est donc vraiment impossible au jeune couple de parents d’avoir un espace et un temps d’intimité véritable.
L’enfant est toujours présent. La sexualité tarde à redémarrer. Mais encore une fois, où est la cause, où est la conséquence. La présence continuelle de bébé peut
être un bel alibi pour ne pas se poser la question de la reprise des rapports sexuels.
La présence du conjoint en salle d’accouchement :
Aujourd’hui il est fortement suggéré au père d’être présent en salle d’accouchement. Cela fait des années que je n’ai plus eu d’accouchement sans que le futur père ne tienne la main de sa compagne.
Ce n’est même plus une question, c’est devenu un principe. Mais certains pères disparaissent au moment crucial en inventant des excuses (coup de téléphone urgent, ticket de parking à renouveler, chien à promener et bien d’autres).
Ils ne réapparaissent que quand l’enfant est né. Cela prouve que cette présence en salle d’accouchement n’est pas facile pour tous. Quel homme aime voir sa femme adorée souffrir de longues heures ? Qui a envie de voir son corps malmené ? Certains conjoints sortent, de cette épreuve, traumatisés.
La vision du sexe de leur femme distendu, blessé, coupé, les ont choqués. Ils auront du mal à réinvestir libidinalement ce sexe-là.
Dans ma consultation d’obstétrique, aucun des futurs pères n’osent avouer qu’ils ne souhaitent pas être présents. Un petit nombre d’entre eux passe au-dessus de leur ressenti. Chez certains, les traces de cet événement resteront indélébiles.
La dépression du post-partum :
Elle se présente chez une accouchée sur dix. Je ne parle pas du baby-blues qui est très fréquent et passager. Il est dû à la chute hormonale et à la fatigue, un ou deux jours après l’accouchement. La dépression, elle, est plus tardive. Elle concerne souvent des profils psychologiques bien précis. Elle est aujourd’hui bien mieux diagnostiquée et traitée. Je ne m’étendrai pas sur celle-ci. Car elle n’est pas le sujet de cet article, même si bien sûr, comme toute dépression, elle s’accompagnera d’une baisse du désir.
En revanche, ce qui est encore difficile à accepter par la société et par le corps médical, c’est une certaine difficulté maternelle. Je l’appellerai une « souffrance
maternelle ». Les jeunes femmes fantasment beaucoup durant leur grossesse, sur ce que sera leur enfant, ce que sera leur rôle de mère et bien d’autres. Netflix et les réseaux sociaux alimentent à souhait les images de la mère et de la maternité parfaite.
La réalité est toute autre. Et c’est un choc. Non, l’instinct maternel n’existe pas. Oui, c’est difficile de trouver ses repères. Oui, vous commettrez des erreurs et vous aurez des doutes. Et ce ventre qui est vide à présent… Un énorme sentiment de solitude envahit certaines mères. Elles n’osent pas parler de leur désarroi. Elles sont perdues et se culpabilisent.
Elles devraient être les plus heureuses du monde et ce n’est pas le cas. Voilà une situation extrêmement fréquente. En consultation, j’essaye de parler de ce désarroi vers la moitié de la grossesse, quand le jeune couple est bien loin de s’imaginer ce genre de difficulté. Plusieurs m’ont remercié, des mois plus tard. Ils avaient traversé cette période compliquée mais grâce à mon discours déculpabilisant, ils avaient partagé leurs doutes et ainsi créer une équipe parentale qui se soutient
mutuellement. Pas de non-dit. Pas de « je dois », « il faut ». Cela change tout.
CONCLUSION
La reprise de la sexualité dans un jeune couple parental demande du temps et de la bienveillance. On voit dans la plupart des études, que ces difficultés sont mises au compte de la jeune mère. La difficulté d’être mère en même temps que femme entraîne de la culpabilité soit envers l’enfant soit envers le père… quoi qu’il arrive la femme se sent incompétente ou coupable.
On parle très peu des difficultés du nouveau père qui est lui aussi en pleine crise identitaire et peine souvent à se redéfinir. La panne de désir peut venir en grande partie du changement du regard qu’il portera sur sa compagne devenue mère. Le jeune père aura lui aussi sa part de responsabilité dans la reconquête d’une sexualité vivante. Plus que les changements physiques ou psychiques, c’est la peur de ne pas y arriver qui conduit à l’échec.
L’absence de désir qui se prolonge est alors une source de souffrance pour le couple. Tout ceci suggère qu’il est grand temps de mettre en place un réseau d’informations autour des jeunes parents avant et après la naissance. Il faudra apprendre aux professionnels de la santé à aborder ce sujet systématiquement. Il y a encore tellement de réticences inconscientes à aborder la sexualité devant une jeune mère auréolée de son nouveau statut sacré. Beaucoup de couples modernes sont trop isolé et mal informé. Les soins sont généralement donnés à la future mère.
Le père étant laissé de côté, manque d’informations et n’est pas préparé. Il faut pouvoir anticiper les changements au niveau de la sexualité pour pouvoir déculpabiliser et dédramatiser. C’est une crise de couple mais toute crise n’est pas négative. Elle peut être l’occasion de grandir, si elle est prise positivement et par exemple de développer une sexualité moins centrée sur la pénétration vaginale.
Mais si le blocage se prolonge, il mettra le couple et donc la famille en péril. Au regard du nombre croissant de divorces de parents d’enfants en âge préscolaire, il me paraît plus qu’urgent de former le personnel médical et paramédical autour de la naissance. Par ailleurs, dans ma pratique, j’ai souvent pu constater une nette incohérence entre les problèmes anatomiques et physiologiques postnataux éventuels et les difficultés sexuelles rencontrées par les couples de jeunes parents.
C’est à la lumière de mes connaissances sexologiques et surtout sexoanalytiques (clivage des sexualités fusionnelles/anti-fusionnelles, clivage madone/anti-madone, genralité) que j’ai pu mieux comprendre celles-ci et aider les couples à harmoniser leurs érotismes. C’est pourquoi j’ai décidé de m’atteler à l’écriture d’un livre afin de lever le voile du tabou et aider les jeunes parents dans leurs difficultés sexuelles en abordant les causes multifactorielles de la perte de désir postnatale et en leur proposant des pistes pour retrouver le chemin d’une sexualité épanouie.
Oui, on peut être parents et amants à la fois, entretenir la flamme de la passion dans le cocon sécurisant d’une relation stable, nid d’une jolie famille. Ce livre est en gestation. J’espère que son accouchement ne sera pas trop difficile et qu’il ne sera pas suivi d’une dépression du post-partum.
RÉSUMÉ
La baisse du désir sexuelle postnatale est très fréquente et peu perdurée longtemps. La moitié des jeunes mères ont encore peu d’intérêt pour la sexualité six à douze mois après la naissance. Seules 15% d’entre elles oseront partager leurs difficultés avec le personnel soignant rencontré lors du post-partum. Peu de conjoint prennent leur part de responsabilité dans cette baisse d’activité sexuelle et proposent de changer de script sexuel.
Au vue des études, il est clair que le mode d’accouchement et le fait d’avoir subi ou non une épisiotomie n’influence pas la reprise des rapports sexuels. En revanche, l’allaitement est une cause fréquente d’absence de désir et de sécheresse vaginale entrainant des dyspareunies.
Il faudra au jeune couple de la patience et de la bienveillance pour relancer la sexualité après la naissance du fruit de leurs amours.
Ce qu’il faut retenir :
- La moitié des jeunes couples parentaux rencontrent encore des difficultés sexuelles six mois après la naissance.
- Plus qu’une véritable douleur, c’est de doute et l’appréhension qui pose problème.
- Il est grand temps de lever le tabou de la sexualité postnatale et de former le personnel soignant gravitant autour de la toute jeune famille.
MOTS CLÉS
Désir; parentalité; allaitement; accouchement; sexualitéetgrossesse; gynécologuesexologue; sexualitépostnatale
BIBLIOGRAPHIE
- (1) Barrett G. (2000), “Women’s sexual health after childbirth”, BJOG: An international journal of Obstetrics & Gynaecology, 107(2): 186-195.
- (2) Ahlborg T. (2001), “the baby was the focus of attention-first time parents ‘experience of their intimate relationship”, Scandinavian journal of caring sciences, 15(4): 318-325.
- (3) O’Malley. (2021), “Exploring the complexities of postpartum health”, Curr Sex Health Rep, 13, 128-135.
- (4) Mc Donald. (2013),” does method of birth make a difference to when women resume sex after childbirth?”, BJOG : An international Journal of Obstetrics & Gynaecology.
- (5) Ahlborg T. (2008),” Sensual and sexual marital contentment in parents of small childrenA follow-up study when the first child is four years old”. Journal of sex research, 45(4), 402
- (6) Klein K. (2009), “Does the mode of delivery influence sexual function after childbirth?”,
Journal of women’Health, 18(8), 1227-1231